Expresso “The Marketing Boutique”, Adobe Project Rome, Quark Promote : menace ou opportunité pour les graphistes ?

2010 aura vu l'apparition de plusieurs services web qui mettent le design et la création à la portée du grand public: Expresso, The Marketing Boutique en France, qui propose aux PME et aux autoentrepreneurs de concevoir en quelques clics des supports publicitaires personnalisés au look ultra-professionnel. Quark Promote, aux USA et en Australie, qui permet via une application type RIA de customiser des modèles. Et plus récemment, le Project ROME d'Adobe que je vous présentais il y a quelques jours, et qui joue le rôle de véritable couteau suisse pour la création au sens large, du print au web en passant par l'animation.

On l'aura compris : l'objectif est de permettre à tout un chacun de concevoir ses supports marketing.

Est-ce à dire que tout le monde peut devenir graphiste ? Personnellement, je ne le pense pas. Je reste persuader que devenir graphiste, ça demande de l'apprentissage, à l'école, dans les livres et au “cul” des offset… et de la pratique, beaucoup de pratique. Vous le savez, je suis chef du projet Expresso, The Marketing Boutique, je ne m'en cache pas, comme je ne me cache pas du fait que j'ai été graphiste et créatif, en agence comme chez l'annonceur. Au lancement d'Expresso, j'ai reçu via ce blog beaucoup de mails incendiaires de graphistes qui considéraient qu'avec ce type de solutions, “on tuait le métier”.

Je comprends ces réactions. Je les entends.

Néanmoins, je pense que c'est l'avancée logique de notre secteur d'activité qui conduit à l'émergence des ces technologies.
Il y a 20 ans, aucun client ne trouvait choquant de payer des centaines de francs pour une prise de vue, des milliers de francs pour la une d'un numéro zéro, ou d'être facturé lorsqu'il osait demander des corrections d'auteur après le B.A.T. La PAO et la créa, c'était alors un métier de professionnels, avec des machines hors de portée du plus grand nombre, une technicité telle qu'elle tenait le grand public à l'écart. Et par certains aspects, une opacité qui a permis bon nombre d'abus en matière de facturation, soit dit en passant.

Les années 90-2000 sont passées par là, et avec elles, la banalisation de l'ordinateur, la démocratisation de l'appareil photo numérique, Internet et la communication pour tous : les clients ont commencé à de moins en moins comprendre pourquoi la mise en page d'un document leur coûtait aussi cher alors que ça leur prenait 2 minutes à faire sur le web. D'un côté, ils avaient le web "facile et pas cher" et de l'autre, la communication print "compliquée et onéreuse". Le marché est entré dans une spirale descendante, plus personne n'étant prêt à payer ni la créa, ni la qualité, et toute référence disparaissant en quelques années.

Aujourd'hui, on en est pour moi au creux de la vague :

  • la majorité des clients n'a plus aucune idée de la valeur d'une création : un logo qui vaut plus de 200 € est globalement considéré comme cher… et je le déplore, car je sais le temps que ça demande pour arriver à un résultat satisfaisant.
  • il n'y a plus aucune référence en matière de prix : la faute à qui ? à certaines agences qui se sont "gavées" pendant des années ? aux imprimeurs qui bradent la créa et l'exé pour pouvoir faire tourner leurs machines ? ou aux étudiants qui n'ont pour seule planche de salut que le statut de freelance en autoentrepreneuriat, et qui bradent leurs talents parce qu'ils doivent manger tous les jours ?
  • et la créa, qui n'est tout simplement plus valorisée : il suffit de voir la quantité d'appel d'offres non-rémunérés qui émanent de nos collectivités…
Quand j'ai commencé, en tant que graphiste, à m'intéresser au web-to-print, c'est parce que je trouvais stupide de passer mes journées à copier-coller du texte que me remettait un rédacteur, simplement pour l'injecter dans Indesign et y appliquer une feuille de style. Je trouvais que je n'avais strictement aucune valeur ajoutée, or dans ce monde, je pense que lorsqu'il n'y a plus de valeur ajoutée, on risque rapidement de disparaître. Le web-to-print m'est ainsi apparu comme une porte de sortie, voire de survie.

Alors aujourd'hui, entre un univers professionnel qui n'a plus de repères, et des solutions potentiellement concurrentes, quelle place reste-t'il au graphiste ?
  • soit se poser en victime, et désigner les plateformes d'automarketing à la vindicte populaire. Ok, c'est une possibilité, et effectivement, si votre quotidien de graphiste consiste à mettre en page des flyers de camping, c'est clair que les solutions telles qu'Expresso, The Marketing Boutique ou Adobe Project Rome constituent une menace potentielle. En même temps, même sans l'existence de ces plateformes, je ne suis pas sûr que vous ayez un grand avenir dans la profession. Mais bon, en même temps, les outils que vous utilisez tous les jours, à savoir votre Mac et votre Quark Xpress ou Adobe Indesign, lorsqu'ils sont apparus sur le marché, ont mis des milliers de professionnels de l'imprimerie au chômage. Il en est ainsi : certains appellent ça le progrès, moi j'appelle ça l'évolution.
  • soit être pragmatique, et chercher à valoriser son avantage concurrentiel : certes les plateformes d'automarketing démocratisent la création et la mise en page. Et se faisant, elles vont aussi révéler au plus grand nombre à quel point il est difficile de faire une belle créa, une mise en page équilibrée, une belle composition de typo. Je suis convaincu que ces plateformes vont rendre ses lettres de noblesse au design graphique : ça prendra du temps, mais je suis certain de l'issue. En valorisant leur créativité, en allant au-delà de ce que proposent les plateformes automatisées, en apportant du conseil, de la stratégie, les graphistes malins tireront leur épingle du jeu. C'est mon opinion en tout cas : certes, tout le monde ne va pas y arriver, et compte-tenu du grand nombre de professionnels qu'il y a sur la place, il risque d'y avoir de la casse, beaucoup de casse malheureusement. Et je le déplore.
Mais je reste convaincu que les vrais professionnels, créatifs, proactifs et soit très spécialisés, soit très généralistes, trouveront leur place. Surtout s'ils s'associent et se fédèrent, pour apporter du conseil, de l'écoute et du service à leurs clients.

Et enfin, je pense que sans faire d'angélisme, il ne faut pas fatalement opposer graphistes humains et plateformes robotisées : utilisées intelligemment, des services d'automarketing tels qu'Expresso peuvent constituer un très bon tremplin et une bonne vitrine pour que des talents puissent s'exprimer, ou pour que des entreprises en quête d'originalité trouvent le créatif qui leur convient.

Je le redis : je pense que le secteur des arts graphiques est au creux de la vague. Mais contrairement à ce que nombre de graphistes peut croire, cette nouvelle génération de services web peut leur donner l'impulsion nécessaire pour remonter à la surface.

Et vous, qu'en pensez-vous ?
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Commentaires

  1. Votre analyse est assez juste mais, comme bon nombre de vos concurrents vous oubliez, au passage de votre argumentaire, quelques facteurs. Réduire les graphistes à leur compétences métiers -certes fondamentales- constitue un raccourci un peu rapide. Il y a au moins deux choses qu'apporte aussi un graphiste, comme tout professionnel, dans sa relation avec son client : l'expertise et le temps.

    L'expertise: elle s'exerce dans le conseil qu'un graphiste se doit d'apporter à son client et qui se fera de plus en plus pertinent au fur et à mesure que la relation s'établira. Écouter, adapter la réponse au besoin, proposer… voilà ce qu'un service de W2P ne pourra jamais offrir, même à un client de longue date!

    Le temps: l'ère du "tout est à la portée de tout le monde" nous ferait presque oublier que les journées d'un responsable marketing ou d'un dirigeant de PME, fut-il un pro de l'organisation, ne comptent que 24h… J'ai vu si souvent des prospects revenir vers moi après avoir affirmé haut et fort qu'ils s'en sortaient très bien tout seuls… Eh oui, aujourd'hui on peut faire sa com tout seul, prospecter tout seul, faire ses devis, sa facturation et sa compta tout seul, établir ses tableaux de bord tout seul, faire de la veille tout seul… Oui, mais non. Pas avec seulement 24h par journée. Alors… alors on fait appel aux professionnels qui vont nous faire tout ça très bien, en respectant le planning, et qui, en plus, géreront les éventuels problèmes qui se poseront durant le processus…

    S'il existe bien un marché pour les systèmes éditoriaux automatisé, notamment pour les déclinaisons et mise à jours de familles de documents, je ne crois pas à leur adaptation à un marché "de masse". Certes, le W2P est séduisant et va séduire… Beaucoup de graphistes tomberont au champ d'honneur de la "modernité". Puis, l'effet de mode passé, nos clients se rendront compte qu'un "Bonjour, comment allez-vous?" ça vaut de l'or.

    Sans oublier un dernier argument et non des moindres: la fonction même de la com est, 9 fois sur 10, de différencier le message du client vis-à-vis de ses concurrents. Comment répondre à cette problématique avec un système dont le modèle économique est calqué sur le prêt-à-porter? Bigre, que voilà une équation bien ardue!

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  2. Je pense au contraire que cette analyse est assez juste bien que l'issue m'en paraisse un peu plus sombre que l'angélisme de n'article ne laisse présager. J'ai connu les photocompositeurs, les photograveurs et j'ai suivi leur chute puis leur disparition totale. A mon avis, il pourrait arriver la même chose aux graphistes et aux imprimeurs : les uns et les autres ne sont pas si irremplaçables que ça.

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